Modération


Tous commentaires et propos contribuant à enrichir échanges et débats, même contradictoires, sont amicalement reçus. Ne sont pas acceptées les pollutions organisées, en particulier :

a)  Hors sujets et trolls

b)  Attentatoires à la Dignité Humaine :

.  Injures

.  Propos racistes

.  Incitations à la haine religieuse

 


AVERTISSEMENT

 

Certains de mes textes, en entier ou tronqués, parfois amalgames de phrases de différents écrits, se retrouvent sur des blogs sans mention, ni de mon nom, ni de mon propre blog. Cette pratique s’est amplifiée récemment.

 

Le plus souvent sous forme de troll ou de hors sujet, dans des forums, avec des signatures fantaisistes. Telles que celle de “Georges Mayer”.

 

Volonté de discréditer l’auteur, ses idées ou prises de position ?...

 

Evidemment, je n’ai rien à voir avec ces signataires. L’adresse IP faisant foi, en cas de contentieux éventuels.

 

Tout en déplorant pareils parasitismes, et comportements contraires aux règles élémentaires du droit de la création, je ne peux m’empêcher de penser à la Langue d’Esope, considérant le Web comme la pire et la meilleure des aventures intellectuelles…

 

Georges Stanechy

 



« Je m’appelle Rayfran das Neves Sales. Je suis connu dans la région d’Anapu, dans l’Etat de Pará (1), pour être quelqu’un de sérieux. Mon travail est toujours bien fait. Mes parents m’ont appris au moins ça : la volonté de bien faire. C’est vrai : mes parents n’avaient pas de moyens mais ils m’ont bien élevé, ils m’ont appris à tenir mes engagements. Je n’ai pas poursuivi de longues études, mais je suis respecté.

 

Des études… Pour faire quoi ?… Les meilleurs élèves de ma classe, soit ils crèvent de faim, soit ils se prostituent : garçons ou filles. Et, ils meurent jeunes. Dans cette région, il n’y a pas de travail. C’est loin de Belém. Quand il y en a, c’est du travail de forçat, payé trois fois rien. Mon rêve : je voulais travailler dans une usine d’automobiles. J’aime les voitures et la vitesse. Dedans, on oublie tout. La radio à fond…

 

Mes parents sont morts jeunes. Dans la misère. Je ne voulais pas finir comme eux. Ici, il y a les paysans sans terres, descendants des indiens, plus ou moins métissés. Et, puis il y a les éleveurs, les grands propriétaires et les forestiers, qui font du “business” avec de grandes compagnies étrangères. Pour “l’exportation”, comme on dit. Ce sont les rois de la région.

 

Alors, je travaille pour eux. Dans cette vie, il faut être avec les plus forts. Mais, je ne voulais pas travailler toute la journée à cheval pour garder des troupeaux, dans la poussière, sous le soleil ou sous la pluie, ou dans les forêts pour couper des arbres. Sans savoir si demain mon travail serait payé ou continuerait. Et puis, je voulais un travail où je reste propre toute la journée. J’aime les vêtements propres. Comme ma mère qui lavait ma chemise tous les jours, pour qu’elle soit propre le lendemain.

 

Sûr, qu’elle ne serait pas contente de mon travail. Elle était tous les soirs à l’église pour prier, pour que le Ciel nous aide et nous garde sur le bon chemin. Moi, mes frères et sœurs. Mais, il faut choisir dans la vie : être fort ou être rien.

 

J’ai choisi d’être fort. J’aime les armes. Je me sens encore plus fort quand je les ai sur moi. Je tire vite et bien. Comme dans les westerns qu’on voit à la TV. Les yeux fermés !


Alors, je suis devenu tueur à gages. Ici on dit : pistoleiro. Je suis craint. Le meilleur. J’ai de gros clients. Ils sont éleveurs ou forestiers. Des propriétaires pleins aux as. Puisqu’il n’y a qu’eux qui peuvent payer.  Les seuls à avoir de l’argent, beaucoup d’argent. Ils payent bien.

 

 


 

Je n’ai peur de rien. Je suis comme un chirurgien. Si je dois enlever un bras, une jambe, ou un oeil : je les enlève. Les cibles qu’on me désigne, ce sont des paysans sans terre, des indiens, des singes, et ceux qui les défendent. Mes patrons m’ont expliqué qu’ils sont la maladie du Brésil. Il faudrait tous les tuer. Ils bloquent le développement et la richesse du pays. Il faudrait faire comme les  gringos ont fait, en Amérique du nord, avec les peaux rouges : les tuer ou les enfermer dans des réserves, qu’on ne les voit plus, qu’on ne les entende plus.

 

Des singes qui savent parler, c’est tout. Et, qui ne comprennent rien. “Mondialisation”, “globalisation”, “libre concurrence”, ce sont des mots inconnus pour eux. Bon, je le reconnais, moi aussi, je ne sais pas trop ce que ça veut dire… Mais, si les plus forts disent que c’est bon pour le pays, et les pauvres qui manifestent, mauvais… Je suis avec les plus forts.

 

Alors, on part en expédition pour brûler des villages ou tuer ceux qui s’opposent à mes clients ou patrons. On brûle, on viole, on chasse les fuyards. On s’amuse, en travaillant. Je n’ai pas d’état d’âme quand je les tue, je les regarde dans les yeux. Toujours en face. Ce ne sont pas des hommes ou des femmes que je tue, même pas des singes. Je tue la misère. Je tue ce que je me refuse de devenir : faible, méprisé et pauvre.

 

Je suis un peu artiste. Je signe mes contrats. Comme un peintre, son tableau. Jamais la tête, pour que les proches du mort le reconnaisse. Toujours 6 balles. Jamais moins. Jamais plus. C’est mon chiffre fétiche : 6. J’adore jouer aux dés. Entre mes différents contrats, missions, je joue aux dés. Ça me détend. Probablement, que ça me vient de là.

 

La seule erreur que j’ai commise, c’est d’avoir accepté un contrat qui ne me plaisait pas. Je ne voulais pas : tuer une blanche de 74 ans. Une religieuse. Je n’avais jamais fait ça. Ma mère m’aurait giflé. Je n’arrêtais pas d’y penser à ma mère. Mais, je ne pouvais pas refuser à un de mes principaux clients.

 

 


 

Alors pour une fois, j’allais tuer dans le dos. Pour ne pas voir son visage. C’est plus simple. Mais, je sentais que ce n’était pas bon, tout ça. Le patron et ses associés insistaient, des éleveurs, cette nonne blanche vivait avec les pauvres depuis près de trente ans, toujours à les défendre, à manifester pour leurs droits, à empêcher les grosses compagnies d’exploiter la forêt et de pratiquer l’élevage (2). A dire que la terre leur appartenait. La terre appartenir aux pauvres !... Elle n’avait pas compris que la terre appartient aux plus forts. Pas à ceux qui ont un bout de papier dans la main…

 

Comme un virus, une maladie cette nonne (3). Dorothy Stang, qu’elle s’appelait. Elle avait la double nationalité : américaine et brésilienne. On l’avait prévenue, menacée. Rien n’y faisait. Il fallait l’éliminer. Sinon, la région allait devenir incontrôlable. “L’anarchie”, disaient mes patrons… Ils m’ont expliqué que c’était le règne de la pagaille. Pas bon, pour le pays.

 

Mais, je ne le sentais pas, ce coup. Alors, ils ont payé gros : 50.000 réals, près de 25.000 dollars. C’est une grosse somme dans la région.

 

Ma réputation était en jeu. Alors, je l’ai tuée. Mais, je m’y suis pris à deux fois. La veille, je devais la tuer dans son sommeil. Elle dormait chez un fermier qu’on avait acheté et menacé. Il devait nous ouvrir la porte. Mais, la nuit, je n’ai pas arrêté de penser à ma mère. La seule fois de ma vie où j’ai hésité. Je n’ai pas pu. De jour, ce serait plus facile. Le fantôme de ma mère dormirait.

 

Elle était seule, sur le petit chemin. Près d’Anapu. Elle allait animer une réunion avec des villageois. On avait tous les renseignements. Clodoaldo Carlos Batista, m’accompagnait en couverture. Toujours protéger ses arrières. Au cas où… On est un “professionnel” ou pas.

 

Elle ne m’a pas vu, contrairement à ce que racontent certains. Caché derrière un arbre, elle est passée devant moi, et j’ai tiré dans le dos. J’ai visé sous l’épaule gauche, le cœur, 6 balles comme d’habitude. Elle n’a pas souffert. Je ne voulais pas qu’elle souffre. C’était le 12 février 2005.

 

Mais mon client n’avait pas prévu tout le bruit que ça a fait, avec plein de télévisions étrangères : même CNN ! Les cravatés de Brasilia et Lula ont été embêtés (4). On m’a arrêté, avec Clodoaldo. J’ai reconnu que c’était moi qui avais tiré. Ils avaient envoyé des flics de Brasilia. Des fédéraux. Avec deux mille hommes des troupes spéciales. Le grand cirque. Ceux du coin, on les connaît tous. On les fournit en filles et en alcool. Ceux-là, ils cognaient fort. C’était pas du semblant. Alors, j’ai parlé pour les calmer. Pourquoi s’énerver ?...

 

Tout ça parce qu’il y avait les TV étrangères. Sinon personne n’aurait bougé le petit doigt. Comme d’habitude. Mais, ils n’avaient pas prévu tout ce carnaval. De toute façon, avec ces TV, je suis une star et ma cote a augmenté. Mes clients m'ont juré de me sortir de là.

 

On a été inculpé le 10 décembre 2005 et j’ai été condamné par le tribunal de Belém, le 27 octobre 2007 : 27 ans de prison. Clodoaldo Carlos Batista lui a été acquitté, il n’avait pas tiré. Je lui ai sauvé la mise. Il était avec moi, malgré lui… Dans ces conditions, les juges ont estimé qu’il était innocent. Pas compliqués, les juges. Vitalmiro Batos de Moura, celui qui m’avait payé avait été condamné, en mai 2007, à 30 ans de prison. Mais, on a fait appel.

 

Le 7 mai 2008, on m’a rejugé et j’ai été condamné à 28 ans de prison, sans pouvoir faire appel à nouveau. Vitalmiro Bastos de Moura, lui, a été acquitté. J’ai tout pris sur moi, disant que mes premiers aveux étaient faux. Que j’avais tué la nonne pour des “motifs personnels”. Les juges n’ont pas cherché à savoir quels étaient mes “motifs personnels” pour tirer dans le dos d’une nonne. C’est ce qu’on m’avait dit de dire, pour lui éviter la prison. Il doit continuer son “business”.

 

Deux ou trois ans. Le temps que ça se tasse et je serai dehors. Entre-temps, je vais avoir une belle cellule avec la TV pour moi tout seul et même un téléphone. De bons repas. Tout ce que je veux. Des vidéos. Porno et western, ceux que j’aime. De temps en temps, on m’enverra une fille. Comme des vacances, on m’a dit. Tout s’achète. Sauf le temps. C’est plus difficile…

 

De toute façon, l'élimination des leaders des paysans sans terre continue comme avant. J’ai appris en prison qu’il y en a eu 40 de plus l’année suivante. Plus de mille meurtres sont inexpliqués, dans la région. Aucun des auteurs n’est en prison. Je suis le seul. La police, la justice ?... Des mots. Tout se vend, tout s’achète. 

 

Bon, je me suis fait coincer, on m’a dit que c’était un exemple pour calmer “l’opinion publique internationale”. Je ne sais pas ce que ça veut dire : “opinion publique internationale”. Pour moi, ça doit être des âmes sensibles. D’habitude, elles s’occupent des animaux ou des papillons, si elles se mettent à s’occuper des indiens et des pauvres…

 

Tout va se calmer.

 

Et, je sais que je vais m’en sortir. Les forts resteront toujours forts…

 

Et, je suis avec les forts… »

 

 

 

 

Monologue fictif, où tous les faits sont réels…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1) Etat de Pará : un des 26 Etats du Brésil dont la capitale est Belém. Au nord du Brésil, donnant sur le bassin amazonien. Représente deux fois et demi la France en superficie.

(2) Lire le rapport téléchargeable : Sister Dorothy Stang – Struggling for Sustainable Development in the Brazilian Amazon, ouvrage collectif sous la direction de Miguel Carter, School of International Service American University, Washington, DC, 2005, 150 p.

(3) Sisters of Notre Dame de Namur – Ohio Province : http://www.sndohio.org/dotstang.htm

(4)  Dorothy Stang était très estimée et son action courageuse reconnue, au Brésil :

=> En juin 2004, elle avait été nommée “Femme de l’Année” par les autorités de l’Etat de Pará pour son travail dans la région amazonienne

=> En décembre 2004, elle avait reçu de l’association Brésilienne des avocats le prix “Humanitaire de l’Année”, en reconnaissance pour son travail en faveur des ouvriers agricoles

=> En 2005, peu de temps avant son assassinat, elle avait reçu la distinction de “Citoyenne d’Honneur de l’Etat de Pará”.

 

 

 

Photos :

+ Beretta 357 à six coups

+ Dorothy Stang

 

 



De Versailles …

 
« Nous ne manquerons plus de pain, nous ramenons le boulanger, la boulangère, et le petit mitron »
. Célèbre refrain chanté par les manifestants ramenant le roi Louis XVI, la reine et le prince héritier, de Versailles à Paris. Après deux journées d’échauffourées, provoquant la mort de quelques protestataires et membres de la garde royale.

 
Evènement marquant : essentiellement des femmes, environ 7.000 d’après les estimations de l’époque. Faisant le trajet à pied, depuis Paris, pour protester et exprimer leur colère au roi de France, contre l’explosion des prix et l’impossibilité de trouver de la farine pour confectionner du pain. C'était le 6 octobre 1789, en début d’après-midi.

 

 

Manifestantes parisiennes en route vers le palais royal de Versailles

 

Une mise en cause populaire des symboles du pouvoir. D’une politique économique, dans un des pays les plus riches du siècle, ne cessant d’enrichir les riches par de perpétuels cadeaux fiscaux, octrois de sinécures, prébendes et monopoles.

 
Ecrasant d’impôts le reste de la population, non sur leurs revenus déjà très faibles, mais par un système de taxation sur la consommation, aggravé d’une spéculation sur les produits de première nécessité, entretenue par les hommes de paille des privilégiés du régime. Au point d’en arriver, pour ces populations méprisées par l’aristocratie, dans la pauvreté, au seuil de la famine.

 
Disette, famine, misère, explosion des prix des denrées de base, étaient des fléaux récurrents en ce 18° siècle. Mais, trois siècles plus tard, les mêmes n'en continuent pas moins de secouer des pays, sur plusieurs continents. Avec une intensité variable suivant leur niveau de développement économique.

 

 
A Calcutta …

 
Pas aussi dramatique que la famine de 1943, avec 3 millions de morts, dans la province du Bengale, me direz-vous. Amartya Sen, avait 9 ans à l’époque. Il en a été marqué à vie. Indien, originaire du Bengladesh, il a été un des premiers chercheurs à s’interroger sur les mécanismes et origines des crises alimentaires (1).

 
Il publia en 1981, Poverty and Famines : An Essay on Entitlement and Deprivation, dans lequel il démontrait que la famine de 1943, n’était pas la conséquence d’un manque de produits alimentaires. Au contraire, cette année là, la production agricole avait été supérieure aux années précédentes et toutes les ressources alimentaires étaient sur place. C'était les inégalités sociales et économiques, dont la quintessence s’exprimait dans les mécanismes de distribution des produits alimentaires, qui l’avaient provoquée.

 
Le Bengale, province de l’Inde alors colonie britannique, était miné par une injustice sociale qui provoquait une paupérisation dans les campagnes et dans les villes. Les achats importants de produits alimentaires par l’armée britannique, en lutte contre le Japon dans cette partie du monde sur différents théâtres d’opérations (dans la Birmanie voisine, en particulier), faussaient l’équilibre du marché, provoquant des augmentations impossibles à suivre par les plus modestes.

 
S’ajoutaient d’autres phénomènes pervers suscitant une panique, démultipliant la spéculation : constitution de stocks spéculatifs par une oligarchie soucieuse de profits immédiats et élevés, en complicité avec l’administration coloniale dont les membres éminents s’enrichissaient outrageusement. Avec, en conséquence, la manipulation des prix dans des hausses vertigineuses (2), facilitée par la maîtrise du circuit de distribution lié à cette même oligarchie.

 
Preuve, terrifiante par son coût humain, que l’autorégulation d’un marché, quel qu’il soit, est un mythe créé par des “économistes”, zélotes du “capitalisme sauvage”.

 
Colères, émeutes grondent, aujourd’hui, aux portes des pays riches, comme aux portes du palais de Louis XVI en son temps.

 

 
De Rome …

 

Ils étaient donc tous là : boulangers, boulangères et petits mitrons. Les “grands” et “petits décideurs” de ce monde. Du 3 au 5 juin, à Rome, rassemblés en un sommet de l’organisation de l’ONU spécialisée dans l’agriculture  et l’alimentation : la FAO (Food and Agriculture Organization). Du moins, institution conçue pour en anticiper et résoudre les problèmes, tout en assurant un minimum de cohérence dans leur résolution. (3)

 
Une des rares interventions pertinentes a été celle du représentant de la Suisse, Manfred Boetsch, directeur de l’Office Fédéral de l’Agriculture. Lui seul a dégagé la synthèse de la situation actuelle :

L’agriculture industrielle a échoué. L’agriculture familiale est la réponse au défi alimentaire”.


Tout est dit.  


Bien sûr, les médias dominants ne s’en sont pas fait écho, préférant "retartiner" les dépêches des agences de presse, copies conformes des communiqués des instances officielles. Pour nous livrer, une fois encore, leur traditionnelle bouillie. Eric de Ruest en a clairement épinglé les travers : Les Fausses Explications de la Crise Alimentaire dans la Presse (4).


Il évoque le cas emblématique d’Haïti qui, à lui seul en résume bien d’autres. Ce pays connaissait l’autosuffisance alimentaire, avant l’installation par l’Occident de la dictature de la famille Duvalier (5). Sa paysannerie a été éradiquée par l’importation du riz et autres produits alimentaires des pays occidentaux, subventionnant leurs producteurs. Provoquant une misère dont il ne peut sortir. Avec, aujourd’hui, un prix du riz augmentant de 200 %.

 

En fait, les mécanismes des crises et tensions sur les produits alimentaires sont connus, mais on ne les remet pas en cause : trop d’intérêts, financiers ou géopolitiques, et de création de fortunes faciles, en jeu.

 

L’agriculture industrielle, imposée par les pays occidentaux, avec une spécialisation dans des monocultures, a profondément déséquilibré l’économie des pays en développement, tout en accentuant inégalité économique et sociale. Coton, café, cacao, fruits (ananas ou bananes), céréales, élevage, dans d’immenses propriétés aux mains d’oligarchies qui sont le plus fervent soutien de la néocolonisation de leurs pays, servant d’écran à des multinationales (6). Rendant ces pays tributaires des marchés internationaux et des importations pour les produits alimentaires de base, dont les cours sont maîtrisés par les grands groupes agroalimentaires et leurs courtiers.

 

Car le marché international est le dernier à appliquer les principes de la “libre concurrence”. Ce sont des rentes de situation qui sont entretenues et protégées, grâce aux subventions à l’exportation accordées aux producteurs occidentaux, et au monopole de la distribution réparti entre quelques multinationales. A l’opposé de l’orthodoxie du “Libéralisme Economique”, systématiquement invoquée …

 

Les projections du modèle “occidental”, agricole et alimentaire, que les lobbies tentent de promouvoir en Inde, par exemple, démontrent qu’à terme ce seront plusieurs centaines de millions de personnes qui vont être jetées dans la misère absolue. Les évaluations les plus optimistes reconnaissent que l’industrie ou les services ne pourront pas les absorber. Les estimations, dans le cas de l’Inde, citent des chiffres de plus de cinq cent millions…

 

Stabiliser les populations, en évitant l’exode rural, en assurant un minimum de revenus et des ressources élémentaires rapidement accessibles, implique l’exploitation agricole familiale comme vecteur de développement essentiel. L’objectif de vouloir ramener une population active du secteur agricole à 3% ou 5% est  pure folie, dans des pays où faudrait la maintenir entre 20 et 50 %.

 

De même, forcer les pays en développement dans des mécanismes brutaux du libre échange, faussé par la politique de subventions à l’exportation des productions occidentales, est une erreur fondamentale. Encourager la spéculation sur les produits de première nécessité de l’humanité, une aberration. La “bombe” qui menace l’humanité est là, pas ailleurs…


 


 

Tous les chercheurs et praticiens, un tant soit peu “honnêtes”, l’admettent : les économies en développement ne peuvent être livrées brutalement à l'emprise de marchés et, surtout, de spéculateurs, dans un environnement non régulé. Même parmi les dévots du “Libéralisme”, je citerai Thomas Homer-Dixon (7) :

“… Les pays qui ont progressé le plus vite, dont la Chine et l’Inde, mais aussi La Malaisie et le Chili, sont ceux qui ont protégé avec détermination leur économie, par notamment le contrôle des mouvements de capitaux et la protection douanière…” (8)

 

Les ressources essentielles aux hommes doivent être régulées et supervisées par un organisme international, tout particulièrement : eau, produits alimentaires, énergie.  Incorruptible, transparent dans son fonctionnement et la publication de ses travaux, chargé de museler les spéculateurs, veiller à la “salubrité” des cours et des prix, prohiber le vol des ressources au détriment des populations des pays producteurs, casser les monopoles et ententes des multinationales.

 

Mais les pays riches, bénéficiant d’une rente de situation confortée par la force, s’y refusent et s’y refuseront toujours. Il faudrait une révolution copernicienne. Impossible en l’état actuel des mentalités conservatrices des castes dirigeantes, adossées aux lobbies de Big Business et de Big Bang (industriels de l’armement et théoriciens bellicistes).

 

Seul un rapport de force peut faire évoluer les choses. Malheureusement. Comme le rappelle Anthony Payne :

“… la politique mondiale du “développement inégalitaire” est liée et contingente des “hiérarchies de puissance” … les pays désavantagés ne trouveront un développement plus égalitaire, n’obtiendront des concessions ou des changements dans les politiques actuelles du secteur des finances, du commerce, ou de l’environnement, qu’en opérant des changements d’alliances, dans un contexte de rapports de forces, en maîtrisant ou déployant les ressources de la puissance, même limitée, dont ils disposent.” (9)

 

 

A Osaka …

 

Ce week-end, du 13 au 15 juin, le G8 s’est réuni, à Osaka. Notamment ses représentants financiers avec ceux, inévitables, du FMI et de la Banque Mondiale. Tout ce beau monde “s’inquiète” des tensions :

“… le prix élevé du pétrole et des produits alimentaires présentent des risques sérieux pour la croissance économique globale… (10).

 

Lors de ce sommet, Christine Lagarde, notre ministre des finances s’est, à son habitude, illustrée par ses lapalissades : “Cette flambée des prix, massive, et durable comporte des aspects qui sont inexplicables”. Quelle puissance d’analyse !... Sidérant de lucidité pour un responsable politique, non ?... (11).

 

Plus courageux et concret, le ministre des finances italien, Giulio Tremonti, a estimé qu’il était “impératif” que les pays coopèrent dans la lutte contre la spéculation (to fight speculation). Rien que sur le marché à terme (futures) des matières premières de Londres, les transactions ont augmenté de 100 % et plus, en 2008, par rapport à l’année précédente. Devant la crise des subprimes et des établissements financiers, la spéculation s’est jetée sur le riz, le blé, le colza, le maïs… Pas d’état d’âme. Les fonds spéculatifs, les fameux CTA (Commodities Trading Advisers), les plus actifs, jouent à la hausse, et s’en mettent plein les poches.

 

Entre autres mesures pertinentes, Giulio Tremonti a donc recommandé d’exiger des intervenants, sur les marchés de matières premières et de produits alimentaires, des dépôts de garantie plus importants que la pratique actuelle (12). Afin de limiter les interventions spéculatives, tant au niveau de leur montant que de leur nombre.

 

Bien sûr, ce fut le tollé, l’apoplexie, parmi ses partenaires du G8 : de même qu’on ne touche pas aux paradis fiscaux, on ne touche pas davantage à la spéculation !... Comme dirait Obélix : “Ils sont fous ces romains !...”.

 

Pour se donner bonne conscience, et rassurer l’opinion, on dénoncera le moment venu “l’inertie criminelle” des gouvernants de Corée du Nord ou de Birmanie. On trouve toujours un bouc émissaire dans un coin.

 

Bla, bla, bla …

 

La fuite en avant.

 

Ainsi font, font,

Le boulanger, la boulangère

Et le petit mitron …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1) Trois de ses publications traitent, plus particulièrement, de ce sujet :
=> Poverty and Famines : An Essay on Entitlements and Deprivation, Oxford, Clarendon Press, 1982.
=> Food Economics and Entitlements, Helsinki, Wider Working Paper 1, 1986
=> Hunger and Public Action, en collaboration avec Jean Drèze, Oxford, Clarendon Press. 1989.
(2) Pratique dite du “
Price Gouging”, en anglais.
(3) En français : Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture, dont le siège est à Rome. Encore une de ces organisations internationales éléphantesques dont les coûts extravagants de fonctionnement assurent des sinécures pour des privilégiés, avec une efficacité ridicule.
(4) De Ruest, Eric, Les Fausses Explications de la Crise Alimentaire dans la Presse, CADTM, 13 avril 2008,
http://www.cadtm.org/spip.php?article3269.
(5) Sanguinaire dictature, du père auquel le fils succéda, de 1957 à 1986. Protégée, pendant 29 ans, par l’Occident dans le cadre de la guerre froide, redoutant l’extension de l’exemple cubain.
(6)  Lamb, Harriet, Fighting the Banana Wars and Other Fairtrade Battles, Rider, Ebury Publishing, UK, 2008.
(7) Thomas Homer-Dixon, canadien, est Directeur du Trudeau Center for Peace and Conflict Studies, collabore à la presse “mainstream” (New York Times, Washington Post, Financial Times), ainsi qu’aux organismes “politiquement corrects” que sont la Banque Mondiale, la CIA et le National Security Council US. Il est représentatif de cette nouvelle génération de chercheurs adeptes du “Libéralisme”, mais avec une approche plus réaliste que doctrinaire.
(8) Homer-Dixon, Thomas, The Upside of Down – Catastrophe, Creativity and the Renewal of Civilisation, Souvenir Press Ltd, 2007, p. 192 :
“… some of the countries that grew the fastest – including China and India, but also Malaysia and Chile – actively protected their economies using capital controls and barriers…”
(9)  Payne, Anthony, The Global Politics of Unequal Development, Palgrave Macmillan, New York, 2005, p. 246 & 247.
(10)  G8 set to warn oil, food price shock endangers world economy,
Asia Times, Hong Kong, samedi 14 juin 2008.
(11)  In  Business du Sunday Times, 15 juin 2008.
(12)  Dans le
mécanisme des achats et des ventes à terme, vous pouvez acheter pour la revendre à terme, la cargaison de céréales d’un bateau, pour 5% ou 10 % de sa valeur totale. Entre le moment où un bateau céréalier quitte l’Argentine, par exemple, pour aller vers un autre continent, il est fréquent que la propriété “virtuelle” de sa cargaison (souvent difficilement identifiable du fait de l’intervention ou de l’écran des courtiers…) change une dizaine de fois, en plein milieu de l’Océan. Le capitaine ne sachant même pas sa destination finale, quand il quitte le port d’embarquement : Hambourg, Singapour ?... Les profits de ces transactions se retrouvant, bien entendu, dans les paradis fiscaux. L’économie-casino dans sa splendeur.

 

 

Illustration : http://www.royet.org/nea1789-1794/ihm/zone_images.htm

Crédit Photo : Voyages dans tous les sens

 

 

 

 

 

 

 

La cueillette des fruits




 

“ La peinture est vibration comme la musique

 

Paul    Gauguin

(1848  -  1903)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

“La colonisation de la Nouvelle-Calédonie fut l’une des pires qu’il y eut au monde.”  (*)

Rosselène Dousset – Leenhardt - (Ethnologue)



Mai et Juin 1988. Vingt ans...

 
En Nouvelle-Calédonie, la Kanaky son nom réel.

 
Un archipel du bout du monde, peuplé de Mélanésiens, les Kanaks, lors de sa découverte par une expédition de l’explorateur britannique Cook, le 4 septembre 1774. Il sera annexé par la France, sous le vocable “colonie”, 79 ans plus tard : le 24 septembre 1853. Deux évènements marquaient l’histoire coloniale récente de notre pays.

 
Le 5 mai 1988, des troupes spéciales françaises (1) donnent l’assaut à une grotte, dans l’île d’Ouvéa (2), où s’étaient retranchés des indépendantistes Kanaks, avec leurs otages. Point culminant de troubles qui avaient mené le pays au bord d’une guerre civile entre des colons, avec leurs auxiliaires, et des résistants d’origine Kanak.

 
Les otages sont libérés. Mais les 19 indépendantistes sont tués, plusieurs “… après la prise de la grotte dans des circonstances déshonorantes pour l’armée française (3)”. Michel Rocard, dans une déclaration récente, parle de l’assassinat de deux indépendantistes blessés : “… J’ai honte aussi quand deux militaires ont achevé à coups de crosse deux preneurs d’otage à Ouvéa.”

 
D’après des témoins, beaucoup plus : sommairement exécutés, ou achevés pour les blessés. Dont Alphonse Dianou, qu’on retrouvera le visage défoncé et les pansements arrachés.

 
Le 26 juin 1988, sont signés les accords de Matignon, mettant un terme provisoire aux déchirements que vit cette colonie. Un référendum d’autodétermination est prévu pour 2014.  Accord signé grâce à l’influence modératrice du leader indépendantiste, Jean-Marie Tjibaou (4).

 
 Méconnu en France, où la propagande coloniale ne laisse pas passer, dans ses médias, le discours et la présence d’une telle personnalité, il est considéré dans la région du Pacifique (5), comme une immense figure historique. Par son intelligence, sa sagesse, sa détermination, dans la grande lignée des Gandhi ou des Martin Luther King. De ceux qui ont su redonner la dignité à leur peuple et exiger le respect de leur identité, dans l’humanité à l’égard des autres.

 
Evidemment…

 
Un an plus tard Jean-Marie Tjibaou est assassiné, avec son adjoint à la direction du parti indépendantiste FLNKS, Yeiwéné.  Il s’y attendait. Plusieurs de ses lieutenants avaient été tués par des snipers de la gendarmerie, Eloi Machoro (6) et Marcel Nannoro, pour ne citer que les plus connus. Deux de ses frères avaient été assassinés, en 1984, avec huit autres Kanaks, dans une embuscade tendue par des colons. Brûlés vifs, encore blessés, dans leurs voitures, criblées de balles.

 
Le tristement célèbre, dans la région Pacifique, massacre d’Hienghène. Tous les assassins ont été acquittés pour “légitime défense”, à la suite d’un simulacre de procès, en 1987, analogue à ceux de l’Alabama, de l’Arkansas ou d’autres Etats racistes des USA, du temps de la ségrégation raciale. Tous les membres du Jury étaient des colons, les sinistres “caldoches”, qui ne dépareraient pas dans une assemblée du Ku-Klux-Klan. Il n’y a pas de juge ou d’avocat Kanaks, en Kanaky…

 
En dialecte local, Hienghène : … Pleurer en marchant

 
Son pressentiment s’est réalisé le 4 mai 1989. Une balle en pleine tête, tirée par un Kanak, à bout portant, lors d’une commémoration du massacre d’Ouvéa. Comme souvent dans ce genre d’opérations, l’assassin est immédiatement abattu, sans sommation, par un policier présent. Pas d’enquête, pas de procès. Affaire classée...

 
Le référendum est ainsi repoussé en 2018, par les Accords de Nouméa du 4 mai 1998. Le temps, pour la puissance coloniale, de conserver son titre de troisième producteur mondial de nickel, dont elle pille l’île principale. Le temps, aussi, de s’assurer une majorité contre l’indépendance, par un basculement démographique. Schéma classique, que les USA ont pratiqué dans l’archipel d’Hawaii.

 
Kanaky : Morceau de paradis, tombé du Ciel, où la violence coloniale s’est imposée dans une rare sauvagerie…

 

Spoliation, violence et génocide culturel

 
En France, très peu d’informations, encore moins de recherches, de témoignages, de publications, sur ce pan de nos forfaits coloniaux en Kanaky. Il faut, souvent, recourir à des travaux d’universités australiennes ou néo-zélandaises pour avoir des documents, des analyses. Seul le folklore Kanak est, à présent, célébré par l’administration coloniale… Hors folklore : silence !

 
Kanaky, colonie de peuplement où la France a envoyé des bagnards, des exilés politiques suite à la répression de la Commune, puis de la main-d’œuvre "importée" d’Indonésie, du Vietnam les “chan dang”, des îles polynésiennes de Wallis, et, bien sûr, des “cadres” et autres métropolitains installés à prix d’or. L’essentiel étant de noyer les Kanaks dans un afflux de populations, étrangères à leur terre ancestrale. Pour les réduire à une “minorité”, exclue de l’avenir de son pays.

 
Dans la spoliation, analogue à celle des “Peaux-Rouges” d’Amérique du nord, ou des
Amérindiens d’Amérique “latine”… Avec une violence telle, que même l’Eglise et ses représentants les pères maristes, pourtant fervents de la colonisation, en étaient choqués :
“… chassés de leurs terres, de leurs villages, de leurs vallées, qu’ils ne cèderaient jamais à prix d’argent, il ne faut pas en douter. Tout en cédant à l’autorité et au mouvement qui les forcent à s’exécuter…” (7).

 
“… Dans le centre de l'île où de larges territoires ont changé de mains, les mélanésiens sont exsangues. Déportations et cantonnements ont dépeuplé le pays, rompu les réseaux, cassé les dynamiques sociales, brisé les groupes coupés de leur environnement familier. Ponctuant une succession de révoltes menées un peu partout dans l’île entre 1856 et 1869 et toujours réprimées ou soldées par des dépossessions de terres, l’échec de la grande insurrection généralise, parmi les Kanaks, un découragement suicidaire.” (8)

 
Ces atrocités s’accompagnent de l’enrichissement d’une oligarchie locale, en cheville avec les responsables de l’administration et de l’armée :
“… une bourgeoisie d’affaires, même réduite à une poignée de collectionneurs de commerces, de professions libérales, de mines et de stations d’élevage, à travers un processus de captation et d’accumulation de biens auquel la spécificité pionnière confère une rapidité extrême ”. (9)

 

Rapidité extrême ?... En clair : “fabuleuse”. C’est ainsi qu’un colon, Gratien Brun, en 1880 :
“… possède plusieurs stations (fermes d’élevage, NdA) couvrant ensemble 24.000 hectares et contenant 20.000 têtes de bétail.” (10)

 
Kanaks, Taillables et corvéables à merci. Avec interdiction de pratiquer leurs langues, une vingtaine dans l’archipel, sous peine d’amendes, de brimades, de sévices…

 
Dans le mépris raciste absolu (11).

 


 

Négation de l’identité d’un peuple et des valeurs républicaines

 
Des européens courageux ont essayé de dénoncer, d’entraver, pareils comportements. Ils ont tous été la cible d’attaques et de menaces des milieux colonialistes.

Parmi les plus courageux, citons le missionnaire protestant Maurice Leenhardt (12), ainsi qu’un de ses élèves, Jean Guiart. Ils n’on cessé de critiquer l’administration, les milieux colons et l’idée même du colonialisme. Unanimement respectés par le peuple Kanak et dans le Pacifique. Luttant aux côtés des Kanaks, dont l’interdiction de se déplacer librement dans leur propre pays n’a été levée qu’en 1946 …

 
Deux témoignages :

 
Le premier, antérieur au soulèvement des années 1980, de Rock Pidjot, une des grandes figures de l’indépendance Kanak :
“… C’est un pays où les autochtones, qui représentent la moitié de la population, sont les seuls à ne pas être propriétaires des terres sur lesquelles ils vivent mais où trois gros propriétaires fonciers possèdent le tiers des terres données en concession lors de la colonisation française (90.000 hectares sur 280.000)…

La Nouvelle-Calédonie attend toujours sa décolonisation. Tous les autres pays du Pacifique sont devenus indépendants ou autonomes : Fidji, Samoa, Tonga, Nauru, Nouvelle Guinée. Il n’y a plus que la France qui conserve, sous de nouvelles dénominations, de véritables colonies…” (13)

 

Le second, de Marc Coulon :
“… Le 9 mai 1985… des commandos armés, menés par Henri Morini, chef du service d’ordre du RPCR (ancienne émanation de l’UMP local, NdA), ont attaqué un paisible meeting Kanak à Nouméa. Cela n’a pas suffi. Une chasse aux Kanaks s’est amplifiée démesurément, pendant des heures, dans plusieurs quartiers de la ville ; la droite déclenchait la guerre ethnique ou plutôt raciste. L’apartheid ne suffisait pas, il leur faut massacrer…

Les razzias des garde-mobiles (gendarmerie, NdA) dans les tribus (offensives à la grenade, attaques des femmes et des enfants, saccages des cases, destructions des matériels et mobiliers, passage à tabac…) ; les arrestations nombreuses et durables des militants politiques et leur séquestration dans des conditions sans rapport avec aucun discours sur les droits de l’homme, l’espionnage public et privé permanent des activités des leaders… ” (14)

 
La “gendarmerie”, considérée comme une armée d’occupation, une milice coloniale au service d’intérêts privés, et non pas d’un Etat démocratique. Honnie, méprisée, vomie, par le peuple Kanak…

 


Vingt ans après …

 
Certains hommes politiques français ont le courage d’avoir honte. Ils sont rares. Dans la même déclaration de Michel Rocard, qui a eu à s’occuper du “Dossier Néo-Calédonien” en tant que premier ministre, lors de la présidence Mitterrand, on peut relever cette volonté de contrition :
“… La France a fait des choses dont j’ai honte. Quand l’armée chassait les tribus de la mer (surnom des Mélanésiens, NdA) à coups de fusil pour faire place aux colons. Le grand-père de Jean-Marie Tjibaou a couru comme ça en portant un enfant de quatre ans. A côté de lui, un proche est tombé d’une balle dans le dos…”

 
Mais, la honte ne change pas grand-chose…

 
Exemple, parmi d’autres : 16 janvier 2008. Une manifestation pacifique de militants syndicaux de l’USTKE (Union Syndicale des Travailleurs Kanaks et des Exploités), salariés de l’entreprise de transport en commun Carsud, en conflit avec leur direction (groupe Véolia), est réprimée, avec une violence féroce, par la gendarmerie mobile.


On dénombre 20 blessés, dont cinq grièvement. A cela, s’ajoute arrestations et emprisonnements préventifs, en attente d’un jugement par le tribunal correctionnel de Nouméa.

 
Le 21 avril 2008, ce tribunal a rendu son jugement :  23 de ces syndicalistes sont condamnés à des peines de prison ferme, allant de 1 mois à 1 an, associées à une privation des droits civiques pendant 3 ans pour les responsable syndicaux…

 
Kanaky : symbole de la terreur raciste et du fanatisme colonial…

 

 

 

 

 

 

 

(1)   Plenel, Edwy et Rollat, Alain, Mourir à Ouvéa – Le Tournant Calédonien, La Découverte, 1988.
(2)   Picard, Gilles, L’affaire d’Ouvéa, Editions du Rocher, 1988. Exemple emblématique de l’ouvrage de désinformation et de propagande, destiné à discréditer l’aspiration à l’indépendance d’un peuple. La presse de l’époque reprenait, dans sa majorité, les mêmes clichés pour anesthésier l’opinion publique métropolitaine. Avec, face à des “barbares”, “l’élite de l’élite de l’armée” représentant la défense de la civilisation : “… les muscles des maxillaires se sont contractés…” (p. 94).
(3)   Spencer, Michael & al., Nouvelle-Calédonie – Essai sur le Nationalisme et la Dépendance, Editions L’Harmattan, 1987. p. 299.
(4)   Rollat, Alain, Tjibaou le Kanak, Editions La Manufacture, 1989.
(5)   Cf. Michael Spencer (Op. Cit.). Le rôle et l’influence de Jean-Marie Tjibaou, en Kanaky et dans le Pacifique, systématiquement occultés par la propagande française (il n’est même pas cité dans l’article français de Wikipedia sur la Nouvelle-Calédonie !…), sont unanimement reconnus chez les chercheurs et responsables de la région Pacifique, notamment anglo-saxons, y compris en Australie et en Nouvelle-Zélande…
(6)    La stèle, commémorant ce crime d’Etat, porte comme mention : “ Eloi Machoro, combattant de la liberté, victime de l’ordre colonial d’Etat français, assassiné le 12 janvier 1985 ”.
(7)    Deckker, Paul & al., ouvrage collectif, Le Peuplement du Pacifique et de la Nouvelle-Calédonie au XIX° siècle – Condamnés, colons, convicts, chan dang, Actes du Colloque Universitaire International, publiés sous la direction de Paul de Deckker, Editions l’Harmattan, 1994, p. 318.
(8)    Soussol, Alain, Université de Montpellier, in Paul de Deckker, (Op. Cit.), p. 362.
(9)    In Paul de Deckker, (Op. Cit.), p. 363.
(10)  In Paul de Deckker, (Op. Cit.), p. 365.
(11)  Guiart, Jean, La Terre est le sang des Morts – La Confrontation entre Blancs et Noirs dans le pacifique sud français, Editions Anthropos, 1983.
(12)  Clifford, James, Maurice Leenhardt – Personne et Mythe en Nouvelle-Calédonie, Editions Jean-Michel Place, 1987.
(13)  Rollat Alain, Tjibaou le Kanak, (Op. Cit.), p. 149.
(14)  Coulon, Marc, L’Irruption Kanak – de Calédonie à Kanaky, Messidor Editions Sociales, 1985 p. 219.

 

 

 

NdA : Note de l’Auteur du post.
Photo de Jean-Marie Tjibaou
Drapeau de l’Indépendance Kanak
(*) In Le Dossier Calédonien, Jean-Paul Besset, Cahiers Libres, La Découverte, - 1988, p. 75.


 

 

 



Il a gagné toutes les courses, les plus grandes. Pilotant des merveilles de technologie. Participant à leur conception, leur création, leur mise au point.

 
Ne confondons pas. Il ne s’agit pas de ces véhicules tournant sur des circuits pendant “deux” heures. Dans les paillettes, les bullettes, et les pétarades gorgées de CO2. Suivis par la béatitude du regard cocaïné, des bimbos siliconées. Ces pom-pom girls, des paddocks aux senteurs de kérosène, se demandant, chaque matin, si demain n’est pas la veille. Moteurs hurlants et fumées, caricatures de la performance dite “sportive”, que s’arrachent les TV, une des images les plus achevées de nos vies citadines, noyées dans le paraître et la pollution.

 
Non. Ce sont des courses qui se comptent en journées, en milliers de miles nautiques ou de kilomètres. Au large. A travers hémisphères et océans. Les plus exigeantes, sur une centaine de jours. En équipage ou seul. Seul à bord : les courses en solitaire. Autour du monde, sans escale. Les plus belles. Seul face à vous-même, l’océan, le ciel, votre voilier et le vent pour le propulser.

 
A ne pas confondre, non plus, avec les “régates”, se déroulant entre des bouées, dans le confort abrité d’une baie. Certaines, contaminées à l’extrême par les mondanités, l’ostentation et le snobisme. A l’identique des courses motorisées, sur des circuits. Comme s’il existait une corrélation dans les activités humaines : plus on se rapproche du rivage, et plus l’âme se rouille…

 
 Titouan Lamazou est un de ces navigateurs formés, entre autres, par Tabarly, sur ses bateaux et dans ses courses. Leur maître à tous, non par le discours, mais par l’exemple. Ces courses transatlantiques qui vous greffent, à la place du plexus, une boule aussi lourde qu’une masse de plomb. Nœud gordien en fils d’acier, liant ce que vous êtes et souhaiteriez devenir : doute, espoir, ténacité, découragement, colère, volonté, angoisse, apaisement…

 
Rationalité et superstition. Quel est le marin au large, quelles que soient ses croyances, qui n’a pas ses gris-gris ?... Dérisoires et émouvants : peluches, photos, médailles, tire-bouchon ou autres objets surprenants, censés se concilier la Chance, la Baraka. Paratonnerres microscopiques pour conjurer les cruautés du Destin. Lorsqu’il se déchaîne, en un centième de seconde. Vous brise ou vous engloutit…

 
Et, la tendresse. Fondamental. Car, par-delà l’horizon, il y a ceux que vous aimez. Vos seules forces et certitudes.

 
Face à des montagnes d’eau ou de glace. Tels ces icebergs du Pacifique sud, cauchemars fascinants de beauté. Les plus effrayants étant ceux à fleur d’eau, imperceptibles au radar et au regard. Surgissant, dans le brouillard ou la nuit, la clarté lunaire ou la splendeur solaire.

 
La solitude, et tous ces bruits qu’un terrien assimilerait au silence, dans la crainte : choc ou glissement des vagues contre la coque, murmure de la pluie ou clameur des “quarantièmes rugissants” (1). Mais qu’un centaure marin, cet homme-bateau, écoute, avec respect, à chaque creux, à chaque crête.

 
Solitude, accompagnée des voix de l’assistance technique d’une équipe au loin, sur un autre continent : spécialistes en météo, en architecture ou en maintenance navales, médecins ou chirurgiens (2). Qui, tour à tour, vous agacent ou vous rassurent. Parfois, préférant couper le son pour mieux prendre conscience de la chance que vous avez : réaliser votre rêve… Dans l’humilité pascalienne de notre petitesse, se mesurer aux immenses forces de la nature qui régissent notre planète. De cap en cap, dont le célèbre Horn (3).

 
Vaincre (4). Et, partir.

 
Forgé par cet univers, Titouan Lamazou a quitté la compétition (5). Avec pour richesse, la vision d’une Terre sans frontières, ni races. Pour retrouver sa première vocation : artiste. Passionné de dessin, de peinture, de photos. Poursuivant ses rencontres, sur tous les continents. Oiseau migrateur avec, pour ailes, ses carnets de croquis et ses pinceaux…

 

 

C’est lui, qui m’a fait découvrir l’art des peintres d’Haïti. Dans un magnifique livre, composé de reproductions d’aquarelles, et de photos des principaux artistes de ce pays : Haïti – Récits de voyage (6). D’autres ouvrages, aussi, m’ont comblé. Il les a intitulés : Carnets de voyage (7). Ce mélange de découvertes, de rencontres avec des peintres, artistes et personnalités à l’extraordinaire vitalité. Loin. Au large des circuits habituels de la mode et de la routine touristiques.

 
A partir de 2002, il s’est lancé dans un ambitieux projet, alliant l’art traditionnel du peintre et du photographe, avec les plus récentes techniques "reprographiques". Passionné de high tech, il utilise toute la palette de ces nouveaux instruments artistiques que peuvent être l’informatique ou le numérique. Epaulé par une excellente équipe, notamment d’infographistes, lui assurant tout particulièrement, parmi ses visions picturales, la maîtrise des difficiles photographies panoramiques.

 
Il a travaillé sur un tour du monde, à travers des portraits de femmes. Une quinzaine de voyages, répartis sur 6 ans, cinq continents, une trentaine de pays. Il en a ramené 200 portraits, avec des photos et des films. Aboutissant, en octobre 2007, à l’exposition “Femmes du Monde” au Musée de l’Homme, à Paris.

 
Le résultat est superbe.

 
Magnifiques visages de femmes. La doyenne, brésilienne, a 107 ans. Portraits mais, "portraits-dialogues" devrait-on dire : témoignages, échanges, confidences. Elles ont, toutes, répondu à ses questions. Sur l’évolution des sociétés apparemment si différentes, où les problèmes de l’être humain sont exactement les mêmes. En leur temps, pas si lointain, des artistes que je vénère, la photographe Tina Modotti ou le peintre-sculpteur Guayasamin, ont construit leur art sur cette quête universelle.

 
Quête des besoins élémentaires que tout être humain, aujourd’hui, devrait voir satisfaits, compte tenu de la richesse accumulée dans le monde : travail, accès aux soins, éducation, justice, dignité, liberté. Epanouissement, aussi : l’Homme n’est pas un poulet de batterie…

 
Ces portraits de femmes, pour l’essentiel, se situent sur d’autres continents que le nôtre, où dans ces sociétés comme ailleurs, comme toujours, elles sont un des moteurs essentiels de l’évolution. Mais, qui dans beaucoup de ces contrées ne peuvent rien devant les cataclysmes et la misère qui les accablent, pas plus que leurs hommes qui en désespèrent. Rien devant le pillage des ressources de leurs pays, qui subissent tous, oui tous, la complicité d’une caste au service des pillards internationaux.

 
De cela, il n’en est pas question dans l’exposition. C’est normal. Ce n’est ni le lieu, ni l’esprit. L’Art, souvent, est obligé de tourner le dos à la politique pour ne pas y perdre sa substance. Il ne peut se réduire à la production de Guernica, ou à la reprise des thèmes de Goya, à la chaîne… Mais on se doit, sans altérer son plaisir, de ne pas oublier l’envers du décor.





Exposition qui se décline, et se complète, sur tous les supports : catalogue, livre, DVD. Modernité oblige. Ce qui est très bien, donnant du relief à tout détail qui aurait échappé, ou à toute contemplation qui aurait été, à regret, écourtée. Les petits films, illustrant chaque portrait, sont de véritables délices. Dégustez-les, déjà, en ligne (8).

 
Ce travail implique d’importants moyens financiers. Titouan Lamazou est soutenu par de puissants sponsors (9). Souhaitons qu’ils n’enserrent pas, progressivement, l’inspiration et la recherche de l’artiste dans une “cible” de consommateurs… Eternel bras de fer, me direz-vous, entre l’artiste et son mécène, galeriste, éditeur, producteur, public…

 
Des excès, dans ce “marketing de la création”, sont courants dans d’autres domaines : cinéma, audiovisuel, édition. Où la représentation du monde, autre que celui dans lequel nous vivons en Occident, ne doit laisser transparaître que le folklore ou le misérabilisme. L’indépendance déterminée d’un artiste, face au “système marchand”, court un danger aussi grand qu’un voilier croisant la route d’un tronc d’arbre, flottant entre deux eaux…

 
Si vous avez un bouquet de minutes à vous offrir, ou à offrir, allez visiter cette exposition. Sa prolongation, initialement prévue du 30 mars au 16 juin prochain,
vient d’être étendue jusqu’à la fin du mois d’août 2008.

 
Vous y vivrez un tour du monde de la dignité humaine. Dans la tendresse du regard de femmes, belles de leur courage.

 

 

 

 

 

(1) Quarantièmes Rugissants”, Roaring Forties, nom donné aux latitudes du Pacifique sud, pour leurs phénomènes météorologiques et océaniques impressionnants. Avec des murs de vagues, sur des kilomètres, pouvant dépasser les 35 mètres de hauteur…
(2)  Lors du Vendée Globe 1992-1993, le navigateur Bertrand de Broc se recoudra la langue, en dépit des secousses incessantes de son bateau, suivant les indications à distance du chirurgien, le docteur Chauve…
(3)  Cap mythique, à l'extrémité de l'Amérique du sud, que tout navigateur rêve de franchir. Lieu de rencontre, souvent tumultueuse, entre Atlantique et Pacifique.
(4)  Notamment, en 1990 : Titouan Lamazou remporte la première édition de la prestigieuse course autour du monde, en solitaire et sans escale, le Vendée Globe. En tête dès le troisième jour, il boucle le tour du monde en 109 jours et, environ, 9 heures. Il termine premier, dans la catégorie des monocoques, dans la célèbre course transatlantique : La Route du Rhum. Il est Champion du Monde de course au large de 1986 à 1990.
(5)  En 1993, il quitte le milieu professionnel de la course au large.
(6)  Haïti – Récits de voyage, qu’on retrouve dans une édition refondue : Carnets de voyage 2 : Haïti, Mali, Colombie, Russie, Indonésie, Gallimard 2000.
(7)  Carnets de voyage 1 : Egypte, Cuba, Bénin, Grèce, Japon, Gallimard, 1998.
(8)  http://www.france5.fr/femmes-du-monde/index-fr.php?page=accueil
(9)  UNESCO, Groupe l’Oréal, Paris Match, Gallimard, France 5, entre autres.

 

Illustration : Dayu  et  Sariah, portraits par Titouan Lamazou





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Du conseil en gestion international à la création d'entreprises et au développement... Un regard sur la régression du respect de la dignité humaine, des libertés et du partage. Une espérance solidaire avec ceux qui ne l'acceptent pas. A contre-courant...